Yannick Haenel récolte l'Inter-alliéUn prix attribué au quatrième tour de vote21 nov. 2009 Anne-Laure Bovéron
Le dernier grand prix littéraire de la saison est tombé. Les jurés de l'Inter-allié ont distingué le roman de Yannick Haenel : "Jan Karski" (Gallimard)
Il avait fait beaucoup parlé de lui en cette rentrée littéraire. Et ce bien avant sa sortie officielle en librairie, le 03 septembre. En cette fin de saison de remises de prix littéraires, il est donc naturel de voir "Jan Karski", la dernière parution de Yannick Haenel enfin primée. L'auteur du "Cercle", également publié par les éditions Gallimard dans la collection "L'Infini" (dirigée par l'écrivain Philippe Sollers) a pourtant remporté de peu cette distinction réservée aux écrivains-journalistes. Ce n'est qu'au quatrième tour de vote que Yannick Haenel est sorti gagnant, par six voix contre cinq face à Bernard Chapuis pour son roman "Le rêve entouré d'eau" (paru aux éditions Stock). Donner de la voix.Yannick Haenel porte dans son roman la voix de Jan Karski (1914 - 2000), messager polonais de la seconde Guerre Mondiale qui n'a pas été entendu. En trois parties distinctes, il retrace le parcours de ce jeune homme engagé dans le lutte contre l'empire du IIIe Reich d'Hitler. Dès 1939, Karski intègre les forces de la Résistance. De combats et arrestations en rencontres, il est introduit à ses risques et périls, en 1942, dans le ghetto de Varsovie où est parquée la population juive. Son but : faire un rapport complet au général Wladyslaw Sikorski, premier ministre polonais retranché à Londres. Si lui-même n'est pas de confession judaïque, il est à tel point marqué et blessé par ce qu'il découvre derrière les murs du ghetto qu'il décide d'accepter la mission que lui confie le dirigeant du Bund (l’Union générale des travailleurs juifs) et le membre du parti politique sioniste (mouvement qui prône la constitution en Palestine d’un Etat juif) qui le guident dans l'horreur du ghetto. Ce rôle c'est celui de révéler au monde, aux Alliés, ce qui se passe en Pologne. La Pologne, ce pays oublié. Il est question d'un soulèvement prochain (il aura lieu le 19 avril 1943), un appui des forces étrangères alliées est indispensable pour mener à bien cette mutinerie. Jan Karski a déclaré dans son livre : "Je sais que beaucoup de gens ne me croiront pas. Ils penseront que j'exagère ou que j'invente. Et pourtant, je jure que j'ai vu ce que je décris. Je n'ai pas d'autres preuves, pas de photographies, mais tout ce que je dis est vrai." Trois parties, trois regards, une histoire.Le déroulement du roman (parce qu'il s'agit bien là d'un roman et non d'un essai ou d'un écrit strictement historique) est simple. Dans la première partie de "Jan Karski" l'écrivain Yannick Haenel décrit minutieusement le passage à l'écran du Polonais dans le film de Claude Lanzmann "Shoah". Un regard fin, une analyse basée sur l'observation de l'attitude, des gestes, des hésitations et bien sûr sur les mots de Karski. Ce dernier a été interrogé huit heures par le cinéaste et écrivain après de longs pourparlers (Les lecteurs l'apprendront dans la seconde partie, Jan Karski ne souhaitait plus témoigner, pas raviver cette douleur). Au final, dans le film, il n'apparaît que quarante minutes. Ensuite, Yannick Haenel revient sur les mots publiés par Jan Karski lui-même, en 1944, dans un livre paru initialement aux USA sous le titre "Mon témoignage devant le monde : l'Histoire d'un Etat secret". Là encore, le romancier analyse les mots, la situation de Karski, ses échecs à sa faire entendre des Alliés. Son rôle de messager l'a amené à traverser l'Atlantique pour rencontre le prédisent Roosevelt. Lequel, s'il le reçoit, n'agira pas en conséquence. Pendant ce temps, les rafles d'exportation en camps de concentration et d'extermination, se multiplient en Pologne et plus généralement en Europe. La folie nazie est à son paroxysme. C'est dans cette partie que Karski dévoile le message reçu du chef du Bund et qui est resté gravé dans sa mémoire jusqu'à la fin de sa vie : "Dîtes-leur que la terre doit être ébranlée jusque dans ses fondements pour que le monde se réveille enfin." Mais il n'en sera rien. Messager et témoin visuel, Karski ne se fait pour autant pas prendre au sérieux et peu à peu, dégoûté et désespéré, tombe dans le silence, son fardeau du savoir sur les épaules. Enfin, Haenel laisse libre court à son talent pour s'immiscer dans la peau de Karski et le fait parler. Une dernière partie forte, dure, qui exclut toutes modérations et donne à voir l'ampleur, certes fantasmée mais que le lecteur imagine sans peine assez proche des réalités émotionnelles du messager renié, d'un tel poids porté par un seul homme. Obnubilé par sa mission, il ne cesse de s'interroger sur son rôle, mais aussi sur les faits, sur la responsabilité des Alliés, sur le Mal, sur les hommes. Et en perd le sommeil, un temps, la raison. Un roman utile.L'histoire de la seconde Guerre Mondiale est à peu près connue de tous. Dans les grandes lignes au moins. Mais ce savoir s'avère parfois réducteur et la Pologne, notamment, est encore l'éternelle oubliée des faits et des retranscriptions historiques. Avec "Jan Karski" Yannick Haenel tape fort et juste, restaure la place d'un homme unique qui savait, colportait ses morbides découvertes avec courage mais qui n'a pas été entendu, par peur ou par indifférence. Lire ce livre c'est se retrouver d'une part en face de l'Histoire mais aussi en face du mal. Un roman audacieux, singulier, utile, et ce pour bien des générations de lecteurs, où la notion d'humanité est portraiturée dans toute sa grandeur d'âme comme dans ses sombres abîmes.
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