La Geôle.Le roman le plus marquant de Hubert Selby Jr14 oct. 2009 Mehdi Abdemeziane
Le regretté Hubert Selby Jr, laisse derrière lui un héritage lourd à porter pour la nouvelle génération d'auteurs américains. La Geôle est son titre le plus fort.
Hubert Selby Jr était un auteur de fiction contemporaine, né à New-York en 1928, et mort en 2004. Accablé toute sa vie par de graves problèmes pulmonaires, rien ne destinait cet enfant chétif à révolutionner le roman américain. Son premier roman, Last Exit to Brooklyn fut à la fois un immense succès commercial (plus de 750 000 exemplaires vendus), et sujet à d'immenses polémiques. Tout au long de sa vie, Selby a toujours choisi de traiter de ce qui dérangeait le plus l'Amérique contemporaine, la mettant face à ses réalités et ses déviances. Drogués, voyous, paumés divers traversent ses romans et les peuplent de leurs sombre quotidien. Et au milieu de l'ordure, poussent parfois les germes de la beauté la plus pure, celle de son écriture hallucinée. L'héritage de SelbyDe Pallaniuk à Breston Ellis, nombreux sont les nouveaux auteurs américains qui choisissent de traiter de la folie, du démon contenu dans l'homme moderne, costard-cravate et politesse de rigueur. Et tous reconnaissent leur filiation à ce maître immense qu'est Selby Jr. L'auteur de Retour à Brooklyn (dont fut adapté Requiem for a Dream d'Aronofsky), et du Démon, présente, avec la Geôle, son livre le plus sombre, le plus noir, et également le plus audacieux. Plongée en eaux troubles... Dans la tête d'un monstre. La Geôle.La narration, chez Selby Jr , n'a jamais été quelque chose de linéaire et de coulant, mais plutôt chaotique et détourné. Ici, plus que dans toute autre de ces oeuvres, cet aspect est magnifié de façon démesurée.Ici, la geôle est celle bâtie autour du lecteur. La Geôle conte, à la première personne, l'histoire d'un homme enfermé, cellule minuscule, murs anonymes et crasseux. Le voyage interrompu devient donc intérieur. Et à l'intérieur de cet homme, réside le monstre. A travers des flash-backs, où s'entremêlent souvenirs d'enfances, fantasmes et réminiscences, Selby perd à dessein le lecteur, l'entraîne dans la psyché du narrateur, et vite, très vite, le malaise s'installe. Que sont ces histoires scandées plutôt que racontées, comme un mantra? Que sont ces morceaux de souvenirs, ces bribes de raisons, qui flottent dans la bile? L'écriture est rapide et massive, sans presque aucune ponctuation. Les phrases sont parfois répétées ad nauseam, les mots s'entrechoquent, se déforment. C'est un langage verbal, très imagé, qui s'échappe du narrateur, c'est le fil de sa pensée qui se désagrège que l'on doit suivre. Entraînés vers de sombres recoins, il est pourtant trop tard pour reculer. Chaque page est une épreuve, un combat contre le dégoût. Mais quel brio ! Quelle force ! Car le talent de Selby éclate ici sans aucune limite, et la répulsion qu'il parvient à instiller démontre qu'il maîtrise tant sa syntaxe que son sujet. Le lecteur, harassé, encerclé comme un détenu par les matons, ressent bientôt la nausée lui monter aux lèvres. Mais ces lèvres sourient. Car ce qui apparaît derrière les mots, balancés en blocs noirs, c'est la folie, qui s'échappe mieux que le corps, qui sort des murs pour les foutre en l'air, pour se venger de ceux qui ont enfermé la chair. C'est la haine, brutale, compacte, tranchante comme un rasoir, sauvage comme l'oeil de la bête, qui se déverse, tout au long de ces quatre cents pages. Impitoyable démonstration, écriture au scalpel, Selby Jr voulait heurter l'amérique, et c'est effectivement un uppercut magistral balancé à la face des Etats-Unis, et du lecteur. Un livre chocAttention avant d'ouvrir ce bouquin. Car lorsque vous entrerez dans la cellule, un monstre sans pitié, sanguinaire et sadique, vous attend pour plonger ses crocs dans votre âme, et la déchiqueter. Et pourtant, on en redemande, on y revient. On se promet d'abandonner le livre, de l'éloigner, et on le rouvre, pour quelques pages. Fascination de l'horreur, et fascination pour cette écriture à nulle autre pareille. "Parfois nous avons la certitude absolue que réside en nous quelque chose de si laid et monstrueux que si nous le cherchions, nous ne pourrions le regarder en face. Mais c'est justement lorsque nous sommes prêts au face à face avec ce démon que nous rencontrons l'Ange." Huber Selby Jr, l'auteur le plus dément de sa génération, signe avec la Geôle, un roman dérangeant, sanguin, violent, répugnant... mais nécessaire. Un livre choc, un livre culte., pour lecteur averti.
Les droits de l'article La Geôle. publié dans Livres appartiennent à Mehdi Abdemeziane. La permission de reproduire La Geôle. dans la presse traditionnelle ou sur internet doit être accordée par écrit par l'auteur lui-même.
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