Ernst Von Salomon, Les Réprouvés

Un livre publié en 1930, réédité en 2007, traduction française

19 oct. 2009 Bruno Sasson

Un fabuleux récit autobiographique pour cet écrivain allemand, des groupes francs à la prison, dans l'Allemagne défaite de 1918.

En France, on connaît peut l’histoire allemande post-Première Guerre mondiale. On sait que l’Allemagne a perdu et que l’humiliation ressentie du Traité de Versailles a fait le lit du nationalisme et du nazisme. On sait beaucoup moins que la défaite de 1918 a été l’occasion d’une longue période trouble, entre révoltes communistes, groupes francs nationalistes et assassinats politiques.

C’est son expérience dans un groupe franc que nous raconte l’ancien élève d’une école militaire prussienne et jeune officier Ernst Von Salomon, dans un ouvrage de 1930. Les Réprouvés (die Geächteten), ce sont ces Allemands qui ont traversé la guerre et qui ne peuvent accepter sa fin et les solutions proposées par les gouvernants. Impossible de vivre cette vie de bourgeois, explique Salomon qui s’engage dans des groupes de combat qui, du Palatinat à la Haute Silésie, de la marche sur Berlin à l’assassinat du ministre Walter Rathenau, tentent de laver l’affront du Traité de Versailles dans les années 1918-1925.

Ses récits de combats sont intraitables, détaillés et résument parfaitement la confusion d’un pays en proie à la destruction des tissus politiques. Officiers insultés et malmenés dans les rues, groupes de marins se constituant en soviet, fantassins combattant le Traité et ses pertes de territoires en allant, sur place, s’opposer aux armées polonaises nouvellement indépendantes ou aux populations allemandes inspirées de la révolution russe… Et dans ces troubles, un sentiment de guerre civile dans laquelle Salomon et ses compagnons s’engagent, sans que l’on puisse réellement en comprendre l’aboutissement.

Un récit de la vie en prison que tout magistrat devrait lire

Et la loi, dans tout ça ? L’Etat allemand est encore debout et, appuyé par les services de renseignement français, il pourchasse Salomon et ses compagnons, désignés comme conspirateurs. Comme n’importe quel groupe clandestin, le cloisonnement s’oppose aux tentatives d’infiltration et de corruption. Recherché pour la tentative d’assassinat d’un traitre, mais surtout pour sa complicité dans l’assassinat de Rathenau, Salomon est condamné à cinq ans de prison. S’ensuivent de longues pages qui décrivent non seulement la vie en prison, le cadre stricte d’une tentative de « rééducation », le comportement des personnels pénitentiaires et les semaines de mitard, mais aussi – et surtout – les sentiments de celui qui est enfermé entre quatre murs, qui tente de ne pas devenir fou, de continuer à se cultiver, à lire ce qu’il lui est possible de lire, et à attendre une libération qui ne vient pas. « Comme elle passe lentement, cette journée ! Que ne peut-on pas faire dans une journée ! » Quand les murs sont autour, que la lumière du ciel ne perce qu’à travers une lucarne à barreaux perchée en hauteur, que le travail est imposé, que la promenade doit se faire dans l’ordre, en file indienne, sans possibilité de s’entretenir avec son voisin, elles sont longues, les journées. Pourtant, Salomon finit par s’en accoutumer, en travaillant le jour et lisant la nuit, à la lueur d’un réverbère, projetée à l’aide d’un miroir.

Les leçons ?

Ce livre est un cours. Un cours sur l’Allemagne des années 20 en se plaçant dans l’esprit d’un jeune homme de 17-18 ans, formé dès le plus jeune âge à devenir combattant et ne pouvant s’accommoder d’une paix refusant à son pays le statut de puissance. Ce livre explique la future montée du nazisme, même si son auteur est bien resté à l’extérieur de ce mouvement. Ce livre est aussi une leçon. Même si les prisons des années 1920 semblent être un modèle dépassé, les réflexions philosophiques et psychologiques de ce jeune détenu (et bien qu’il ait été, tout jeune, à l’école de la rigueur) sont un message pour les professionnels du droit. Comment ne pas se dire qu’aucun juge, aucun procureur, aucun policier, ne devrait pouvoir exercer, prendre ses décisions, condamner ou poursuivre, sans avoir lu ces lignes sur l’enfermement ?

Ernst Von Salomon, Les Réprouvés, 1930, nouvelle édition 2007 : Bartillat, 22 euros, 424 pages.

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